Ce Que Le Vide M'A Appris Sur Moi
Je suis acrophobe depuis une nuit d'enfance que personne d'autre ne se rappelle. J'avais sept ans, un lit superposé dans une chambre de location en Bretagne, et la certitude absolue—fondée sur rien, vraie comme seules les peurs nocturnes peuvent l'être—que si je me retournais dans mon sommeil, je tomberais. Je ne suis pas tombée. Mais quelque chose dans mon cerveau a mémorisé la sensation de cette nuit-là avec la fidélité d'un magnétophone: la distance entre le matelas et le sol, la façon dont le vide potentiel avait modifié ma respiration, le fait que personne d'autre dans la chambre ne semblait conscient qu'il y avait un problème.
L'acrophobie est une peur apprise. Le cerveau interprète mal les informations que les yeux lui envoient depuis la hauteur—une discordance entre ce que la vision lointaine montre et ce que la proprioception ressent, et cette discordance déclenche une alarme que la raison ne peut pas éteindre à la main. Je l'ai lu dans des articles médicaux les soirs où je cherchais à comprendre quelque chose qui résistait à la compréhension. Nommer la chose ne la guérissait pas. Mais connaître son mécanisme m'empêchait de me croire simplement lâche.
J'avais quarante ans quand j'ai décidé de prendre le Train de la Rhune.
Ce n'était pas un objectif thérapeutique—je n'avais pas de programme de désensibilisation progressive, pas de thérapeute m'encourageant depuis un fauteuil capitonné parisien. C'était plus simple et plus opaque que ça: une question que quelqu'un m'avait posée à un dîner en parlant du Pays Basque, tu es montée sur la Rhune?, et le silence qui avait suivi dans ma tête, un silence qui avait la forme de toutes les choses que j'avais évitées pendant quarante ans en m'inventant des raisons qui ressemblaient à des préférences.
Je préfère les randonnées en forêt. Je n'aime pas les foules des sommets. La vue depuis en bas est souvent plus belle qu'on ne le dit.
Toutes ces phrases vraies à leur façon, toutes ces phrases qui avaient aussi la fonction d'éviter le mot peur dans une culture où la peur des hauteurs est soit médicalisée soit moquée, mais rarement reçue comme ce qu'elle est: une information que le corps donne sur son histoire.
Sare est un village basque à dix kilomètres de Saint-Jean-de-Luz—maisons à colombages blancs et rouges, hôtel Arraya avec ses pierres du XVIIe siècle, une église aux galeries de bois superposées comme les étages d'un théâtre. La Rhune domine le village depuis toujours—huit cent quatre-vingt-sept mètres, frontière naturelle entre France et Espagne, sommet mythique du Pays Basque que les locaux nomment Larun et que les marcheurs nomment selon la langue dans laquelle ils ont appris à désirer les sommets.
Le train à crémaillère part du col de Saint-Ignace depuis 1924—un train de collection, vraiment, avec ses voitures en bois verni et ses banquettes qui sentent la laque et la saison. Je l'avais vu en photo des dizaines de fois: la ligne de rail qui grimpe à flanc de montagne à travers les fougères rousses, les poneys pottok qui broutent indifféremment au bord de la voie, le brouillard atlantique qui monte parfois depuis l'océan et avale le sommet avant qu'on y arrive. En photo, c'était beau. En réalité—en réalité je n'y étais jamais allée parce que quelque chose dans mon cerveau avait classé train de montagne dans la catégorie exposition inutile à ce qui fait peur.
Ce matin de septembre, j'avais fait la queue avec des familles et des couples et des groupes de randonneurs avec leurs bâtons télescopiques rangés dans des sacoches comme des épées. L'air sentait la fougère et quelque chose de salin qui arrivait depuis la côte—ce mélange atlantique et pyrénéen particulier au Pays Basque, ni vraiment maritime ni vraiment montagnard, une identité composite que la géographie impose. Les jambes ne tremblaient pas encore. Elles attendaient.
Le tremblement est arrivé quand le train a commencé à monter sérieusement. Pas immédiatement—d'abord les pentes étaient douces et la vue en bas était encore à une échelle que mon cerveau acceptait de traiter normalement. Puis la voie a tourné et le flanc gauche s'est ouvert et la vallée s'est présentée avec la brutalité tranquille des choses qui n'ont pas à demander la permission: la plaine du Labourd en dessous, les villages blancs et rouges réduits à des points de repère, la Nivelle brillante comme un trait de crayon argenté, et plus loin—trop loin—l'océan Atlantique qui commençait à la côte et n'arrêtait plus.
J'ai senti la chaleur monter dans la nuque. Ce signal précis, ce protocole que mon corps avait développé depuis l'enfance pour signaler hauteur détectée, danger perçu, mesures à prendre. Les mesures habituelles: ne pas regarder en bas, se concentrer sur quelque chose de proche, respirer d'une façon qui ressemble à du calme jusqu'à ce que le calme daigne arriver.
Ce que j'ai fait à la place—ce que j'ai choisi de faire, et ce choix m'a étonnée moi-même—c'est regarder.
Pas courageusement, pas avec bravade. Avec la méthode que j'avais lue dans un article de randonnée: d'abord le proche, le bord de la voie et les cailloux du ballast et une touffe d'herbe qui poussait dans le gravier avec l'obstination des choses qui ont choisi leur endroit. Puis le milieu—le flanc de montagne, les fougères couleur de rouille en début d'automne, un pottok immobile qui nous regardait passer avec une indifférence totale. Puis le lointain—la vallée, l'océan, le ciel atlantique avec ses nuages qui se déplaçaient à une vitesse qui semblait vouloir dire quelque chose.
Proche, milieu, lointain. Répéter. Respirer.
Ce que les techniques de gestion de l'acrophobie essaient d'apprendre au cerveau, c'est à réconcilier les informations contradictoires qu'il reçoit. La vision lointaine dit il y a du vide en bas, la proprioception dit tu es sur quelque chose de solide, et le cerveau acrophobe interprète ce décalage comme une urgence plutôt que comme une information neutre. Le travail n'est pas de supprimer la peur—la peur des hauteurs a une fonction évolutive légitime, c'est elle qui a empêché nos ancêtres de tomber des falaises avec l'insouciance des espèces qui n'ont pas survécu. Le travail est d'apprendre à distinguer le danger réel du danger imaginé, et de rester présent assez longtemps pour que le cerveau intègre que être dans un train de montagne à crémaillère n'est pas la même situation que être au bord d'une falaise sans protection.
Cela demande de rester. Pas de conquérir. De rester.
Le train s'est arrêté avant le sommet—la météo, les nuages bas, une décision de sécurité que le chef de train avait annoncée depuis le col avec la placidité d'un homme dont le travail consiste à gérer les attentes des gens qui voulaient le ciel mais auront pour aujourd'hui le flanc de montagne. J'avais ressenti la chose habituelle—ce mélange de soulagement et de déception qui est la signature émotionnelle des peurs qu'on essaie de négocier. Pas le sommet. Mais plus haut que ce à quoi j'avais droit selon mes anciennes règles.
J'ai mis le pied sur la plateforme de montagne dans un vent qui venait de l'Atlantique sans avoir demandé la permission d'entrer nulle part. Le froid m'a traversée d'une façon qui n'était pas désagréable—cette sensation que la montagne impose sa propre météorologie indépendamment de celle de la vallée, que l'altitude est un pays avec son propre climat. J'ai tenu la main courante, pas parce que c'était nécessaire physiquement, mais parce que le contact de quelque chose de fixe aide le cerveau à calibrer ce qui l'est aussi.
En bas, les villages étaient devenus des maquettes de ce qu'ils étaient. Sare avait perdu sa dimension humaine pour devenir un arrangement de formes blanches et rouges dans du vert. L'océan était arrivé dans le champ de vision complet—Atlantique, Cantabrique, Biscaye—toute cette eau qui couvre une superficie qui dépassait ce que mes yeux pouvaient réellement traiter comme réel.
Je suis restée vingt minutes sur cette plateforme. Vingt minutes pendant lesquelles j'ai pratiqué le fait d'être là—proche, milieu, lointain; respiration; main sur la rambarde; retour au proche. Un homme a pris en photo sa compagne en ignorant complètement le vide derrière elle avec la sérénité des personnes dont le cerveau n'a jamais développé ce problème particulier. Un enfant a pointé vers quelque chose en criant l'Espagne! comme si l'Espagne était une chose qu'on pouvait voir et non pas seulement sentir dans la texture de l'air.
La descente avait été différente. Pas moins haute—objectivement identique. Mais la mémoire avait déjà posé une main sur mon épaule. Mon cerveau avait intégré que je survivais à chaque minute d'exposition, et chaque minute intégrée réduisait légèrement l'intensité de l'alarme pour la suivante. C'est le mécanisme de désensibilisation: non pas la disparition de la peur mais son amortissement progressif par l'accumulation de preuves que le danger perçu et le danger réel ne sont pas la même chose.
Je n'avais pas guéri en une matinée. Ce serait une histoire plus propre mais moins honnête.
Ce que j'avais fait, c'était rester assez longtemps pour que le vide perde un peu de son empire sur mes genoux. C'est modeste comme victoire. C'est réel comme victoire.
À Sare en bas, j'avais bu un café dans le bar de l'Arraya avec le genre de satisfaction qui appartient aux choses accomplies plutôt que promises. La place du village était dorée du soleil de septembre, les hirondelles traçaient leurs géographies rapides sous les avants-toits, et la Rhune était là-haut dans son nuage—présente, indifférente à ce que j'avais vécu sur elle, occupée par sa propre existence de montagne.
La montagne ne sait pas qu'elle nous fait peur. Elle ne sait pas qu'elle nous apprend quelque chose non plus. Elle est simplement là, à cette hauteur, depuis bien avant que nous ayons un mot pour désigner ce que le vide fait à notre respiration.
C'est nous qui lui demandons d'être un professeur. Et parfois—pas toujours, pas proprement, pas sans trembler—elle accepte.
Ce soir-là j'avais appelé une amie depuis l'hôtel. Elle m'avait demandé comment c'était. J'avais cherché une formule à la hauteur—quelque chose qui rendrait le sens de la matinée sans le réduire ni l'amplifier.
J'ai dit: je suis restée.
Elle avait compris que je ne parlais pas seulement de la montagne.
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